Un agent de la SNCF, de prime abord, ça n’avait l’air de rien. Bon, il était fréquent de répéter plusieurs fois la même question avant d’être compris mais rien de bien méchant ; certains d’entre nous les appelaient même affectueusement les Schtroumpfs, rapport à leur totem. L’amabilité du guichetier lambda laissait parfois à désirer ? Pas bien grave. Votre train était en retard et on ne voulait pas vous rembourser ? Que nenni. Vous étiez heureux. Pourquoi me direz-vous ? Parce que l’idée de monter dans votre Corail à 11,40 euros pour regagner la plus belle ville du monde vous enchantait et vous transportait, d’autant que vous pouviez sauter dans un train toutes les heures. Mais vous étiez inconscients du danger qui, inexorablement, se rapprochait de vous. Car cette période d’apogée ferroviaire n’était en réalité que la première étape de la plus grosse arnaque jamais montée depuis Ocean’s Eleven. Car derrière l’apparente bonhommie des agents SNCF se dissimule en réalité une foultitude de cerveaux criminels plus pervers les uns que les autres.

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« Nous allons vous faire préférer le train ». Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi une entreprise qui a le monopole sur un truc aussi inévitable que le train se faisait chier à faire de la pub. Je me disais, bien innocemment, « il est con, grand Schtroumpf ». Et Dieu sait que c’était plausible comme explication. J’avais tort, c’était tout le contraire. Et en attendant, la SNCF devient ma pote sans que je m’en aperçoive. Là où c’est très fort, c’est que de peur de se faire griller, la SNCF commet volontairement des erreurs : trains en retard, employés incompétents, etc. Et du coup l’usager, il voit rien. Etape 1 : George Clooney rentre dans le casino et perd un peu de fric à la roulette pour devenir pote avec le boss.

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Quand on habite en province et qu’on travaille à Paris, y’a pas photo : y’a que le train. [Note pour plus tard : suggérer ce slogan moins hypocrite à la SNCF] Et ça, grand Schtroumpf l’a bien compris. Alors il met en place des petits Corail un peu miteux mais pas trop chers et qui vont pas très vite. L’usager s’y fait, mais quand même c’est pas terrible, ça va pas très vite. L’usager râle (c’est con un usager), mais le train lui devient rapidement indispensable alors il ferme sa gueule en attendant des jours meilleurs. Et là, sans crier « gare de l’Est », arrive un VRP en TGV qui nous promet le futur : Paris en quarante minutes dans des wagons dessinés par Jean-Paul Gauthier, avec des putes sous les sièges et du caviar en intraveineuse. L’usager, il est sur le cul. Etape 2 : Brad Pitt arrive au casino et propose un nouveau système de surveillance pour la salle des coffres.

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Le TGV Est se construit ; l’usager, fébrile attend la révolution de son transport. Comme tout le monde, observant les comptes à rebours géants installés dans toutes les gares, l’usager se demande si les putes sous les sièges seront hongroises ou danoises et si elles avaleront. Distrait, il ne voit pas que des centaines de Schtroumpfs élaborent des plans plus machiavéliques les uns que les autres pour liquider son livret A. Etape 3 : Julia Roberts dandine du cul pendant que ses potes montent le plus gros casse du siècle.

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Jour J. Le TGV est opérationnel, le lancement a lieu. Débauche de fêtes et de pyrotechnie pour acclamer cette formidable réussite humaine. L’usager est aux anges : son moyen de transport, c’est le futur ! Rendez vous compte : on a carrément fait une fête dans sa ville foireuse où il se passe pourtant jamais rien, et il découvre ébahi qu’il y en a du monde, en fait, dans sa ville ! Et pendant que les feux d’artifices éclatent dans le ciel myriadé d’étoiles interstellaires, un Schtroumpf de chaque gare affiche dans l’ombre les nouveaux prix et les nouveaux horaires. Etape 4 : le chinois se faufile dans la gaine d’aération pendant que Matt Damon fait des claquettes sur la table du black jack.

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C’est alors que l’usager, comme à son habitude, veut acheter son ticket pour rentrer sur Paris. Il voit les prix, les horaires. Et il tombe à genoux en pleurant, au ralenti, avec une musique dramatique derrière. Des milliers de personnes s’effondrent au même moment sur le marbre glacé de leur gare et réalisent qu’elles se sont fait arnaquer. Mais que faire ? Hier encore, tous ces gens faisaient la fête et se ventaient fièrement auprès de leurs potes d’être les premiers à voyager dans le train du futur. S’ils gueulaient, ils auraient sacrément l’air con. Et Dieu sait que ça n’aime pas avoir l’air con, un usager. Alors il prend sa carte bleue et l’introduit avec un haut le cœur dans la fente prévue à cet effet (aucune blague ne me vient à l’écriture de cette phrase), et il se prépare à payer le double. Mais que se passe-t-il ? Ca ne marche pas !? Il fallait réserver une semaine avant pour être sûr d’avoir une place ?? On ne peut plus sauter dans les trains à la dernière minute ?? Et il n’y a pas de train libre avant demain ?? Et tous les Corails sont supprimés ?? Des milliers de personnes tombent alors sur le côté, au ralenti, en hurlant un déchirant : « pourquoi ». Etape 5 : le patron du casino retrouve sa salle des coffres vide après la fête donnée pour la réfection du système d’alarme.

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Le TGV est maintenant en place depuis plusieurs mois. L’usager a toujours aussi mal au cul, et ce n’est pas le soit disant super confort de ces nouveaux wagons du futur qui va arranger ça. Sous son siège, il n’y a pas de pute. Il repense, nostalgique, à son bon vieux Corail qui ne coûtait rien et qui, finalement, n’était pas si mal. Il y repense en se bouchant le nez et en soufflant très fort, parce qu’il a les oreilles bouchées dans ce train qui va décidément trop vite. Il ouvre alors son journal et voit que la SNCF a décidé d’augmenter encore les tarifs de son TGV. Une larme coule alors sur sa joue ; mais il n’a pas le temps de l’essuyer car un vieux con lui demande gentiment de dégager. Il n’est pas à son numéro de place, l’usager. Parce qu’en plus, maintenant, il ne peut plus s’asseoir où il veut. Et en gagnant sa bonne place, la nouvelle couleur mauve fuchsia des employés TGV lui pique les yeux et le fait pleurer davantage encore. Epilogue : le patron du casino n’a plus que sa bite, son couteau et ses yeux pour pleurer.

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Ami usager, Ocean’s Twelve n’est pas loin... Quand te décideras-tu à appeler les flics à manifester ? Quand il faudra payer 90 euros pour faire Reims-Paris debout ? En ce qui me concerne, je trouve que ça fait cher la place de ciné. D’autant que je préfère nettement l’interprétation de George Clooney à celle de Jean-Claude le contrôleur.